vendredi 16 juillet 2010

158 ans et pas une ride

Encore peu connue, la Bouriatie, petite république russe de Sibérie bordée par le lac Baïkal, est à la tête du renouveau du bouddhisme en Russie. Et elle a désormais un argument de taille. Qui fait pourtant moins d’1m 50. Il s’agit du corps d’un moine du début du XXe siècle, déterré il y a 8 ans, qui – miracle – semble presque aussi frais que celui d’un vivant. Et attire chaque année des foules de plus en plus nombreuses.

Le Hambo Lama Itiguèlov
PHOTO GRACIEUSEMENT MISE A DISPOSITION PAR L'INSTITUT ITIGUELOV,
TOUS DROITS RESERVES

Suite à des recherches dans le district bouriate d’Ivolguinsk le 11 septembre 2002 fut exhumé le corps de Dachi-Dorjo Itiguèlov. A la stupéfaction générale, bien qu’enterré 75 ans auparavant, il ne présentait pas de traces importantes de dégradation. Une impression confirmée par les experts dépêchés de Moscou, prélèvements de cheveux et rayons infrarouges à l’appui, qui n’ont trouvé aucun signe d’embaumement. Plus surprenant encore, l’ancien moine était toujours assis dans la position du lotus, comme en ce jour de 1927 où il est entré en profonde méditation.

Contemporain du dernier tsar, qui l’a décoré pour son aide aux troupes engagées dans la Première guerre mondiale, il était de son vivant à la tête du bouddhisme de Russie. Il portait le titre de Pandito Hambo Lama, charge instituée en 1764 par oukase de la Grande Catherine. Protégée par les empereurs russes, c’est au XVIIe siècle que la religion bouddhiste a commencé à se répandre chez les Bouriates de Sibérie, ces proches parents du peuple mongol.

Réputé doué d’un don de prescience, le Hambo Lama Itiguèlov aurait dès les années 1920 prophétisé une période de profonds troubles pour le bouddhisme en Russie comme pour le peuple bouriate lui-même. La politique de répressions antireligieuses menée par Staline lui donna raison : à la fin des années 1930, plus aucun monastère ne fonctionnait, des centaines de moines avaient été fusillés et plus de mille autres croupissaient en prison.

Un jour de 1927 le Hambo Lama Itiguèlov réunit ses disciples et les somma de réciter une oraison funèbre en son nom puis de l’enterrer. Il leur aurait demandé d’inspecter son corps 30 ans après, puis de l’exhumer au bout de trois quarts de siècle. La tradition veut qu’il ait alors lui-même entonné la prière mortuaire, avant d’atteindre un état de profonde méditation. Son cœur s’étant arrêté de battre, il fut placé dans un cercueil et inhumé.

C’est dans le plus grand secret qu’un petit groupe de moines est parvenu à ouvrir sa sépulture par deux fois, bravant les interdictions de l’ère Khrouchtchev puis Brejnev. Puis en 1991 le régime socialiste et son athéisme militant disparurent pour de bon. Et en 2002, 75 ans exactement après sa mort, grâce aux inlassables efforts d’un jeune lama prénommé Bimbo, le clergé bouddhiste ainsi que les membres de la famille du moine défunt ont officiellement autorisé son exhumation.


Le "palais" d'Itiguèlov PHOTO ALBAN DES GROTTES


Une affaire de famille

Depuis ce jour, des centaines de milliers de pèlerins et de curieux sont venus à sa rencontre. « Cinq millions », s’emballe quelque peu Yanjima Vassilieva, son arrière-petite-nièce, directrice de l’Institut Itiguèlov. Fondée à l’initiative du clergé bouddhiste, cette association a pour but de donner des informations justes sur le « phénomène Itiguèlov», « afin que les journalistes ne racontent pas d’histoires », tient-elle à préciser. Cette sympathique bouriate d’une quarantaine d’années voit des miracles partout. Par exemple : « Depuis qu’il est revenu, il n’a encore prononcé mot. Pourtant, le monde entier est au courant de son retour ». Elle se souvient aussi qu’en mars dernier, lors d’une exposition qui lui était consacrée dans un musée en Mongolie voisine, le système d’alarme a connu d’inexplicables dysfonctionnements. Aussitôt épinglés au tableau des miracles du moine défunt.

D’après elle, c’est mû par une profonde compassion qu’Itiguèlov a décidé de revenir. Alors que son esprit est parti, il a fait don de son corps pour soulager les personnes qui souffrent et leur montrer la voie. C’est, avec l’idée qu’il serait toujours dans un état de très profonde méditation, l’explication la plus répandue de ce « phénomène Itiguèlov».

Pour atteindre un tel état de perfection, 12 vies auront été nécessaires. « D’abord disciple de Bouddha en Inde, il est réapparu en la personne de Damba-Dorjo Zayaïev, premier moine à occuper la fonction de Hambo Lama ». Avant de se réincarner en Dachi-Dorjo Itiguèlov, jeune orphelin né en 1852 dans le village d’Orongoï.


Jalsan Lama, le gardien PHOTO ALBAN DES GROTTES


Gardes du corps

Si au début il était encore possible de lui serrer la main, le Hambo Lama Itiguèlov reste désormais sagement assis à l’abri dans sa boîte métallique, sorte de petit réfrigérateur fait sur mesure. Huit fois par an, son corps est exposé à la vue des foules de croyants et de curieux. Bouriates, Russes ou étrangers, victimes de graves maladies ou simples touristes en quête de sensations, tous peuvent venir effleurer de leur front les écharpes qu’il tient dans ses mains. Autrefois logé dans le temple principal du monastère, il a déménagé en 2008 pour prendre ses quartiers dans le « palais » qui lui a été construit grâce à des deniers venus de toute la Russie. « De Moscou à Vladivostok », s’enthousiasme son gardien attitré, Jalsan Lama. Derrière sa courte barbe et ses lunettes, ce moine jovial d’une trentaine d’années se décrit lui-même plus volontiers comme un simple servant, une « petite personne ». « Ma tâche consiste à rendre chaque jour hommage au Mahakala aux quatre visages, l’irascible divinité qui veille sur l’ancien Hambo Lama », forte de ses deux paires de bras. Premier moine à occuper cette fonction de garde, Jalsan Lama s’est installé dans une petite maison en bois accolée à la résidence d’Itiguèlov. Télévision à écran plat, réfrigérateur, micro-ondes et ordinateur de bureau dernier cri, rien du confort occidental ne lui manque. « Et je pourrai bientôt vous recevoir dans ma nouvelle maison qui va être construite dans l’enceinte du monastère », ajouta-t-il en souriant au moment de nous quitter.

Un ancrage dans la vie matérielle souvent reproché aux moines bouddhistes, parfois même accusés de trop s’impliquer dans les jeux de pouvoir…


Le temple principal du monastère d'Ivolguinsk PHOTO ALBAN DES GROTTES



Le moine et le président

Quelles que soient les intentions premières de l’ancien Pandito Hambo Lama, sa réapparition soudaine tombe à point nommé pour le clergé bouriate, récemment encore traversé par une profonde crise de légitimité.

En 1997 Damba Ayousheïev, peu après son accession au rang de Pandito Hambo Lama, a modifié les statuts de la Direction spirituelle centrale des bouddhistes de Russie. L’organisation religieuse officielle fut dès lors renommée Sangha bouddhiste traditionnelle. Les changements dans les procédures de renvoi du Hambo Lama ont été jugés abusifs par certains moines qui ont décidé, sous l’impulsion de Nimajap Lama Ilyoukhinov, de fonder une organisation rivale. A l’annonce du « retour » d’Itiguèlov, ce rival a déclaré à la télévision que son exhumation tenait du vandalisme et qu’il pourrait contaminer les pèlerins venus lui rendre hommage. Cela lui a valu un procès en diffamation de la part de la famille d’Itiguèlov. Pourquoi a-t-il agi comme cela ? « Parce que c’est un traître à son peuple », nous assure Yanjima, « et qu’il avait maille à partir avec l’ancien président de la Bouriatie », hostile au Hambo Lama. Ayant fait l’objet d’un mandat d’arrêt fédéral, le lama s’est évanoui dans la nature : d’obscures rumeurs laisseraient entendre qu’il aurait été reconverti dans le trafic de jade avec la Chine, « une récompense pour ses méfaits ».

La question du « phénomène Itiguèlov» est cruciale dans les rivalités qui agitent le clergé bouddhiste en Bouriatie. Un tel miracle permet au Hambo Lama actuel de renforcer le prestige du monastère d’Ivolguinsk, qui abrite le corps et qui est aussi le siège de sa nouvelle organisation, la Sangha traditionnelle. C’est aussi un moyen de raffermir l’autorité de sa fonction, sur laquelle rejaillit désormais le prestige de cet illustre prédécesseur. Et de réaffirmer la place centrale du bouddhisme bouriate en Russie comme en Asie du Nord, le prodige ayant été reconnu par le Dalaï-lama lui-même.

Signe de l’ampleur du phénomène : l’été dernier, lors de sa visite en Bouriatie, le président russe Dmitri Medvedev s’est rendu au monastère d’Ivolguinsk pour rencontrer le moine-miracle. « Il est resté un quart d’heure en tête-à-tête avec le Hambo Lama Dachi-Dorjo Itiguèlov», nous a expliqué Jalsan-Lama… De quoi ont-ils bien pu s’entretenir ? Une question qui invite à la méditation !



Alban des Grottes et Svetlana Akhmadoulina

mercredi 2 juin 2010

En Mongolie voisine

Les clichés ci-dessous ont été pris en Mongolie dans les derniers jours de mai. Ils permettent de se rendre compte des profondes similitudes qui existent entre la Bouriatie et la Mongolie sur le plan religieux.







Migjid Janraisig Süm, monastère bouddhiste Gandantegchinlen Khiid, Oulan-Bator





Autres bâtiments du monastère Gandantegchinlen Khiid, Oulan-Bator



Khadaks noués à un arbre dans les environs de l’ancien monastère bouddhiste de Manzushir Khiid, à 50 km d’Oulan-Bator

Yourte d’une organisation chamanique en plein centre d’Oulan-Bator

jeudi 15 avril 2010

Le retour de la momie

L'article qui suit constitue notre participation à une conférence organisée par l'Université d'Etat de Bouriatie les 21 et 22 mai prochains, intitulée "La région Asie-Pacifique: histoire et modernité". Il paraitra sous le titre "Les fonctions sociales du phénomène Itiguèlov".
D.D. Itiguèlov est un moine bouddhiste, ancien dirigeant des bouddhistes de Russie a l'époque de la Première guerre mondiale. En 1927 il est entre en profonde méditation, jusqu'à ce que son cœur s'arrête de battre. Il a par la suite été enterré. Conformément à sa volonté, il a été exhumé en 2002. A l'étonnement général (et à celui des experts scientifiques dépêchés de Moscou), son corps ne présentait pas de trace de décomposition. Désormais expose 8 fois par an au monastère d'Ivolguinsk, il attire des foules de pèlerins et de curieux de plus en plus nombreuses.
D'ici quelques semaines nous comptons publier un reportage en français sur ce "phénomène Itiguèlov".


А. дэ Гротт
Институт Политических Исследований
г. Бордо, Франция

С.З. Ахмадулина
Бурятский Государственный Университет
г. Улан-Удэ

«ФЕНОМЕН Д.Д. ИТИГЭЛОВА»: СОЦИАЛЬНЫЕ ФУНКЦИИ

В сентябре 2002 года весь мир был потрясен, узнав о настоящей сенсации, связанной с открытием феномена нетленного тела усопшего еще в 1927 году Хамбо Ламы Итигэлова. Буддисты Бурятии назвали это явление «эрдэни мунхэ бэе», т.е. «драгоценным нетленным телом», которое превратилось в культовое место всеобщего поклонения верующих и массового паломничества туристов.

С точки зрения естественных наук не найдено удовлетворительное объяснение данного феномена. Как пишет В.И. Антонов, «большинство современных ученых, размышляя по поводу феномена Итигэлова, склонны считать, что он необъясним с точки зрения рациональной науки» [Антонов В.И. Феномен нетленного тела, или реальность ирреального // Вестн. Московского Университета, Философия. 2010, январь-февраль, №1. - С.33]. Существуют объяснения религиозного характера.

Задача, которую авторы ставили перед собой в данной статье рассмотреть в какой степени данный феномен, в социальном аспекте способствует возрождению бурятского буддизма и укреплению его современных институтов.

В начале 1990-х годов, бурятский буддизм в результате ряда различных факторов оказался в тяжелом состоянии. Среди этих факторов особую роль играли последствия советских антибуддийских репрессий носивших систематический характер, в рамках общей идеи борьбы с «религиозным опиумом» советского государства. К ним относится и общее падение уровня религиозной грамотности среди традиционного буддийского населения республики. Также буддийская вера находилась под угрозой конкуренции со стороны нетрадиционных религиозных движений, появившихся в большинстве своем в 90-е гг. ХХ столетия и быстро развивающихся в современной республике.

В сложившейся ситуации необходимы были яркие символы, которые внесли свою лепту в дело возрождения и дальнейшего процветания бурятского буддизма. Феномен Итигэлова фактически выполняет такую функцию. По словам его внучатой племянницы Янжимы Васильевой, когда в 1927 г. он завещал вскрыть свое тело через 75 лет, «он знал, что все будет разрушено, что нужны будут духовная поддержка и надежда». [Из интервью Я.Д.Васильевы, директора Института XII Пандито Хамбо Ламы Д.Д. Итигэлова, 12 апреля 2010 г. ]

Такому выводу соответствуют и результаты опроса верующих, проведенного в 2009 году во время выноса нетленного тела [социологический опрос по теме: «Паломничество Пандито Хамбо Ламы Итигэлова: мотивы и ценности», под руководством д. полит. н., профессора Бурятского государственного университета Э.Д. Дагбаева. Всего было опрошено - 167 человек по свободной выборке во время 4 хуралов (24.02.09, 04.04.09, 09.05.09, 07.06.09).] В среднем, больше 40% паломников приходили на молитву и поклонение. Остальные - либо ради личного практического интереса, либо за благословлением. Во время посещения тела, больше 40% испытали спокойствие и умиротворение, а больше 35% - радость и счастье. Большинство паломников почувствовали жизненные изменения после посещения, в духовно-нравственном плане.

Хотя рядовые верующие не обращают особого внимания на тот факт, что с 1990-х годов существует конфликт в среде буддийских священнослужителей, способный повредить легитимности социальных институтов и организаций, возглавляющих буддийскую веру в стране.

В 1995 году Пандито Хамбо Ламой был избран Дамба Аюшеев. В 1997 году по его инициативе в Министерстве юстиции Российской Федерации были перерегистрированы учредительные документы, и Центральное духовное управление Буддистов переименовано в Буддийскую традиционную Сангху России. Но, по мнению оппонентов Хамбо Ламы Аюшеева, согласно новому Уставу, очень сложно провести процедуру перевыборов Хамбо Ламы Буддийской традиционной Сангхи, если Хамбо Лама этого не желает. Оппоненты Дамбы Аюшеева также были недовольны проводимой им кадровой политикой.

Впоследствии Нимажап Лама Илюхинов и его сторонники, независимые буддийские общины, решили сами создавать конкурентную организацию. В результате в 1998 году духовное управление Буддистов России было зарегистрировано как общероссийская религиозная организация.

В таком контексте Итигэлов позволяет укрепить институт Хамбо Ламы, а также в целом Сангхи. Во-первых, тело Итигэлова хранится в Иволгинском дацане, являющемся центром Сангхи. У данной организации, таким образом, появилась «эксклюзивность» на управление материальными аспектами феномена. Она, например, возложила ответственность «официально» осуществлять связи со СМИ и учеными по этому вопросу на Институт XII Пандито Хамбо Ламы Д.Д. Итигэлова.

Во-вторых, сам институт Хамбо Ламы (и как результат – его сегодняшний настоятель Хамбо Лама Аюшеев) укрепляет свою легитимность за счет «чудес», выполняемых бывшим иерархом буддистов России Д.Д. Итигэловым в настоящее время, именно тогда когда возникают несогласия среди священнослужителей.

В целом можно отметить, что, оставив сегодняшнему обществу свое тело, Итигэлов продолжает играть важную роль в истории бурятского буддизма, как в возрождение веры, так и в восстановлении легитимности руководящих его организаций.

mardi 16 février 2010

L’année du tigre en Sibérie

Lundi 15 février était un jour férié en Bouriatie. C’est la moindre des choses quand on sait que dimanche les habitants de cette république sibérienne, en plus de Maslenitsa et de la Saint-Valentin, en étaient à leur troisième Nouvel an en moins de deux mois. Amateurs de crêpes et amoureux en tous genres ont été contraints de céder la vedette au tigre de métal blanc. Car les Bouriates, faisant fi des calendriers julien et grégorien, sont restés fidèles au calendrier lunaire bouddhiste. C’est donc aux astres que l’on doit cette année ce cumul exceptionnel d’occasions de faire la fête. Sagaan haraar ! Sagaalganaar ![1]


















Gauche: Alors que l’aube se lève, la veillée nocturne dans le monastère d’Ivolguinsk touche à sa fin

Droite: Le jour levé, les fidèles sortent petit à petit du temple principal du monastère



Les adieux à l’année qui touche à sa fin ont commencé dès vendredi, lorsque les moines, appelés ici « lamas », ont allumé de grands feux un peu partout dans la ville. Les croyants y jettent des bouts de tissu ou des morceaux de pâte, parfois en forme de petits bonshommes, qu’ils ont pris soin de se frotter sur le corps. C’est, paraît-il, un excellent moyen d’enlever tout ce qu’il y a de mauvais en soi.



Le lendemain 13 février, dernier jour de l’année, une foule nombreuse se rend au datsan d’Ivolguinsk. Situé à un jet de pierre de la capitale Oulan-Oude, il s’agit du plus grand monastère bouddhiste de Russie. Fidèles et amateurs de frissons viennent se prosterner devant la dépouille d’Itiguelov, un moine enterré dans les années 1920 après être rentré en profonde méditation. Conformément à ses prédictions, son corps, exhumé en 2002, ne s’est toujours pas décomposé. Cela fait maintenant plus de quatre-vingts ans qu’il reste assis dans la position du lotus. A en croire certains « experts », les cheveux de ce contemporain de Lénine continueraient même à pousser, quoiqu’à un rythme incroyablement lent. Il est désormais exposé au public sept fois par an, des jours pendant lesquels il est d’usage de former un vœu avant d’effleurer de son front l’écharpe que le lama tient dans ses mains.


Même une fois le saint homme rangé dans sa boîte en attendant sa prochaine sortie, le datsan ne désemplit pas. Au cours de la nuit du 13 au 14, les alentours du monastère résonnent du bruit intrigant des chants sacrés. Assis en tailleur sur d’imposants coussins, le chef actuel du bouddhisme en Russie, le Pandito Hambo Lama Ayoucheev lui-même, trône au centre du temple. Paysans, ouvriers et hommes d’affaires se pressent dans la salle pour obtenir sa bénédiction. La foule, outre des Bouriates, compte un grand nombre de Russes, même parmi les moines traditionnellement drapés de rouge. Certains visiteurs ont amené des sucreries, du lait et diverses boissons à faire bénir. D’autres, plus jeunes, sont venus prier toute la nuit pour obtenir des bonnes notes au bac.




A l’aube, une fidèle effectue un tour rituel du monastère d’Ivolguinsk



« L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt »


Le jour de l’An ce proverbe prend ici tout son sens. Les croyants qui sont restés chez eux mettent leur réveil avant l’aube et se hâtent d’allumer la lumière, de préparer du thé, de mettre la table, bref, de faire montre d’activité. Une vieille légende raconte en effet qu’une maléfique déesse, maîtresse des démons, passe à ce moment en volant près des fenêtres pour compter les personnes en vie. Gare aux amateurs de grasse matinée et à tous ceux qui mettraient trop de temps à sortir de leur torpeur matinale : ils risquent tout simplement de se faire rayer de la liste des vivants. Et puis de toute façon, mieux vaut ne pas contrarier ce cruel personnage qui n’a pas hésité à tuer son propre fils.


Comme tout le monde est debout dès l’aube, l’agitation aux fourneaux commence souvent très tôt. Au cours de cette fête familiale, la règle pour les aliments est digne du face control d’une boîte de nuit moscovite: seuls peuvent figurer sur la liste les mets et boissons de couleur blanche. Les stars incontestées sont le lait, la crème fraîche, le fromage blanc, les œufs, le salamat – un nourrissant mélange de crème fraîche et de farine- et les inévitables pozy, sortes d’énormes raviolis juteux, décrétés huitième merveille de la Bouriatie. Peut-être parce qu’elle est transparente, la vodka parvient à s’inviter à toutes les tables.


Alors que la veille, la tradition prescrit de rester bien sagement à la maison en s’abstenant de boire, le premier jour de l’année donne lieu à de nombreux toasts et verres levés. Ainsi de ce groupe qui trinque au cognac à la sortie du temple, dès neuf heures du matin. Il est certain que pour parvenir à fêter Maslenitsa, la Saint-Valentin et le Nouvel An en une seule et même journée, mieux vaut s’atteler de bonne heure à ses obligations !



Bonne fête du Mois blanc donc! Et en ce début d’année, n’oubliez pas de libérer le tigre qui est en vous…




Svetlana Akhmadoulina et Alban des Grottes



[1] Vœux traditionnels en bouriate généralement traduits par : « Bonne fête du Mois blanc ! », les festivités pouvant se prolonger presqu’un mois complet.

Gauche: En ce jour de fêtes, la statue de Lénine semble impassible face au spectacle qui se déroule sous ses yeux
Droite: Sur la place des Soviets, à côté de la plus grosse tête de Lénine au monde, ont été dressées des affiches avec tigre blanc et vœux pour la nouvelle année

jeudi 4 février 2010

Les Témoins sibériens loin du tribunal


La Bouriatie est une véritable terre de mission pour les Témoins de Jéhovah : il y a peu, la république comptait encore 10 fois moins de communautés que son voisin, l’oblast d’Irkoutsk. L’avenir paraissait radieux… Mais en Russie aussi, les Témoins de Jéhovah font peur. Arrivés en masse au début des années 1990 et bien qu’officiellement enregistrés comme organisation religieuse, leurs jours sont peut-être comptés.

Serait-ce le jugement dernier ? En décembre, la Cour suprême a confirmé la décision d’un tribunal de Rostov qui a décidé de dissoudre une filiale locale de l’organisation. Et elle a dans la foulée qualifié d’ « extrémistes » plusieurs publications que les Témoins distribuent dans l’ensemble de la Russie. Ce n’est certainement pas la « bonne nouvelle » attendue par les fidèles.

Pour mieux comprendre ce que représente leur organisation en Russie, nous avons décidé de partir à la rencontre des Témoins de Jéhovah d’Oulan-Oude. Mais ce sont eux qui, les premiers, sont venus frapper à ma porte.


Un jeune homme et une jeune femme, sérieux mais souriants, la mise impeccable. Lui est asiatique, elle est européenne. Classique pour la Bouriatie. Sauf qu’il n’est pas Bouriate, mais Japonais, venu prêcher en russe et en chinois. Une langue qu’elle aussi maîtrise parfaitement, sans jamais avoir mis les pieds dans l’Empire du milieu. Ils sont spécialisés dans le « recrutement » des étudiants chinois, nombreux dans les universités de la région.

Me sachant étranger, le missionnaire japonais commence par m’interroger sur mes capacités à parler le russe. Pour cela il me demande si je comprends les questions de sa brochure sur le message véritable de la Bible. Rusé, il me prie alors de lui indiquer quelle question m’intéresse le plus. Je réponds : «La cinquième : que se passe-t-il quand l’homme meurt ?». Ca y est, la conversation sur la religion est engagée, citations de la Bible à l’appui. Mais elle restera entièrement guidée par lui.

Ayant eu vent de mon souhait d’assister à un office, ils m’invitent chaleureusement à m’y rendre le surlendemain.

Dans la Salle du Royaume

Froid et morne de l’extérieur, le bâtiment est presque étouffant de chaleur humaine à l’intérieur. A peine arrivé, le nouveau venu se trouve entouré de toutes parts, assailli de sourires et de mots de bienvenue. Un peu trop « américain » pour la Sibérie. Le bâtiment lui-même, par son côté standardisé et aseptisé, ressemble à une sorte de McDonald’s sans l’odeur de friture. Seule adaptation au marché local : l’inscription en bouriate « Yakhovyn Gershenuudei khaan turyn zal ».

Une sonnerie d’aéroport vient signaler le début de la réunion. Tout ici rappelle une salle de classe : chaque élève a apporté, en plus de sa Bible, ses manuels et les polycopiés du cours, qu’il a dû préparer à l’avance à la maison. L’un des élèves est désigné pour lire la leçon. De nombreuses mains se lèvent pour répondre aux questions du prédicateur, le plus souvent en répétant ce qui est écrit dans le paragraphe sur lequel porte la question.

Le prédicateur rappelle qu’il faut aider les nouveaux venus, qui se retrouvent ici comme des enfants. Mais les enfants des Témoins, eux, sont déjà capables de citer la Bible un micro à la main.

En mauvais élève, j’ai le temps de feuilleter le manuel que l’on vient de me prêter, sur la vie dans l’amour divin. Quelques passages en annexe retiennent mon attention : on trouve des conseils pratiques sur « Comment se comporter avec les excommuniés ? », « Comment arrêter la masturbation ?» ainsi que sur l’épineuse question du refus de la transfusion sanguine. Sur ce dernier point, pour lequel les Témoins de Jéhovah sont le plus souvent critiqués, et parfois condamnés, ne figure évidemment aucune interdiction en tant que telle. Seulement une liste de questions qui doivent aider le chrétien à prendre sa décision au regard de ce que lui dicte sa conscience, éclairée par la Bible.


Prosélytisme : conseils pratiques

Nouveau manuel, nouveau thème, nouveau professeur. Nous ouvrons le livre L’Ecole du ministère théocratique à la leçon sur les gestes comme accompagnement de la parole. Sont passés en revue sourires, mimiques et mouvements du corps qui favorisent le contact avec les personnes à convertir. Le prédicateur, orateur accompli, n’hésite pas à jouer avec les clichés : « Si l’on va voir les gens sans sourire et en leur disant que la fin du monde est proche, on va effrayer tout le monde ! »

Ces différentes méthodes, qui pourraient sembler dignes d’organisations subversives, sont en fait abordées ouvertement, même avec les nouveaux venus. C’est l’un des éléments qui fait dire à Nathalie LUCA et Frédéric LENOIR dans leur livre Sectes, mensonges et idéaux, que les Témoins de Jéhovah n’ont rien à voir avec les « nouvelles sectes » qui défraient régulièrement la chronique[1].

Au moment de rentrer chez soi, une vieille dame passablement exaltée tente sur moi l’une des techniques destinées à fidéliser les nouveaux venus. Elle me promet de m’inviter chez elle pour boire le thé, mais à une condition : que je sois présent aux prochaines réunions ! C’est donc à mes risques et périls que je décide de venir assister à la leçon dominicale…

Tu obéiras à l’Organisation

Le dimanche matin chez les Témoins est encore plus studieux que le jeudi soir. Et aucune excuse pour ne pas participer à la leçon. Quand bien même serait-on sourd et muet, une jeune et jolie interprète se charge de traduire les paroles du prédicateur en langue des signes.

Au bout d’une heure de lecture-mémorisation d’un fastidieux texte issu du journal « La Tour de Garde »[2], l’orateur cède la parole à un invité venu d’une autre paroisse. Trente minutes de discours. Et pas des plus tolérants. Son idée est que ceux qui trahissent l’Organisation sont des suppôts de Satan. Noé, le Christ, avaient déjà de leur temps formé autour d’eux cette Organisation. Elle est comme un corps avec ses mains, ses jambes, ses organes… et sa tête. Tous ses membres sont différents, mais doivent être heureux de remplir les fonctions qui leur sont assignées par le cerveau, puisque c’est là la volonté de Jéhovah. Amen.


Alban des Grottes

Svetlana Akhmadoulina



[1] Nathalie LUCA, ethnologue et chercheur au CNRS, et Frédéric LENOIR, philosophe et sociologue, Sectes, mensonges et idéaux, Bayard, 1998 : « Ils affichent clairement leurs objectifs réels, l'argent sert à construire des lieux de culte et non à enrichir quelques nababs, le pouvoir est collégial et n'est pas entre les mains d'un gourou tout-puissant, etc. »

[1] Publié simultanément dans plus de 150 langues, ce magazine, tiré chaque mois à des millions d’exemplaires, est un recueil des textes qui doivent être étudiés lors des réunions. Il distille de très nombreux conseils pratiques sur l’organisation de sa vie quotidienne, mais en se référant toujours au texte de la Bible.

mardi 19 janvier 2010

L'île d'Olkhon, lieu sacré du chamanisme

Voici quelqus photos prises en janvier près du village de Khoujir, sur l'île d'Olkhon. Cette île, rattachée a l'oblast d'Irkoutsk, ne se trouve pas en Bouriatie. Mais une grande partie de sa population est bouriate, et de nombreux chamanes d'Oulan-Oude s'y rendent regulièrement pour participer à des cérémonies.





Le Rocher du Chamane, vu depuis le village de Khoujir.









Le même Rocher du Chamane, vu depuis le lac Baïkal a la tombée de la nuit.







Un arbre avec des morceaux de tissu, tradition chamanique tres répandue. En arrière-plan, le Rocher du Chamane.






Le même arbre, vu de près.








La glace qui recouvre le lac Baïkal.









Rocher du Chamane et morceaux de tissus noués autour de la racine d'un arbre, tombé et recouvert par la neige.









Le Rocher du Chamane, vu depuis l'Ouest.








Arbre près du village de Khoujir.






Gros-plan sur les morceaux de tissus et khadak noués au tronc de l'arbre.


vendredi 25 décembre 2009

Et l'original en russe...

СОВРЕМЕННЫЙ БУРЯТСКИЙ ШАМАНИЗМ

С.З. Ахмадулина
Бурятский государственный университет
г. Улан-Удэ, Россия

А. Дэ Гротт
Институт политических исследований
г. Бордо, Франция

Статья посвящена проблеме современного бурятского шаманизма. Авторы рассматривают шаманизм как комплекс религиозных верований. Определяют место и роль шамана в жизни современного бурятского общества.
Ключевые слова: шаманизм, шаман, религия, религиозная организация, Республика Бурятия.

Одной из самых ранних форм религиозных верований коренного населения Республики Бурятия является шаманизм. Существуют различные мнения о том, что представляет собой шаманизм - религию или религиозное верование? В качестве примера приведем высказывания известных исследователей изучаемого вопроса.

В своем знаменитом труде «Черная вера, или шаманство у монголов» первый бурятский ученый, имевший европейское образование, Доржи Банзаров пишет о шаманизме и шаманах: «...Начало шаманства теряется во мраке древности. Было время, когда шаманство владычествовало над всеми народами, обитавшими от Волги до Восточного океана, от северных пределов Тибета и берегов Сейхуна. Но религии, возникшие в южных странах Азии, начали теснить его уже рано. Первою из них был буддизм... Происхождение шаманов, жрецов шаманской веры относится к глубокой древности... Шаман является жрецом, врачом, волхвом... Влияние шаманов на народ было чрезвычайно велико; никто не мог не верить шаману, чего бы он ни говорил: ибо шаману приписывали могущество делать добро и зло людям через сношение с богами и духами... Шаманы владеют силою производить бурю, дождь, гром и молнию; ...не только черный народ, но и ханы с вельможами имели неограниченное доверие к шаманам...» [1]

Один из классиков религиоведения Мирча Элиаде говорит: «…хотя шаманизм и доминирует в религиозной жизни Центральной и Северной Азии, только недоразумение или соображения удобства могли привести к тому, что религии арктических или тюрко-татарских народов считали шаманизмом». «Ни идеология, ни мифология, ни обряды арктических, сибирских и азиатских народов не являются творениями их шаманов. Все эти элементы предшествовали шаманизму или по крайней мере параллельны ему в том смысле, что являются плодом общего религиозного опыта, а не опыта определенного класса «избранных» – экстатиков». Итак «первым и, возможно, наименее рискованным определением этого сложного явления будет формула: шаманизм - это техника экстаза».[2]

По мнению современного исследователя шаманизма в Бурятии, шамана в девятом поколении В.В. Хагдаева: «шаманизм - языческая религия, некогда имевшая чрезвычайно широкое распространение, это прарелигия, мать мировых религий, из ее недр возникли буддизм, христианство, ислам и другие вероучения-религии. Хотя официально в России признаны на государственном уровне православное христианство, ислам, буддизм, иудаизм и их разные ответвления, фактически почти все коренные народы Севера, Сибири и Дальнего Востока в основном продолжают придерживаться шаманизма в той или иной форме. Да и у самого русского народа шаманизм продолжает существовать в виде различных языческих поверий, суеверий, знахарства, веры в леших и домовых и т.д.».

Несмотря на обилие исследований, а может быть, как раз именно поэтому, споры о шаманизме не умолкают. По-прежнему нет единого мнения о возрасте шаманизма: диапазон - от палеолита до средневековья. И сегодня идут дискуссии о географии шаманизма: одни считают, что это только Сибирь, Центральная Азия, Север Европы; другие - что это чуть ли не весь мир: вся Азия, Северная и Южная Америка, Африка, Кавказ.

В Европе первые сведения о шаманах появились в XVII веке в записках путешественников, дипломатов. В течение XVIII-XIX веков поток литературы о них постоянно нарастал. В ХХ веке интерес к шаманизму, как не только не угас, а, напротив, активизировался.

Шаманизм – сложное, многогранное явление. Опубликовано множество работ отражающих различные аспекты рассматриваемого вопроса. Ограниченность рамками статьи не позволяет в полной мере охарактеризовать то, что представляет собой современный бурятский шаманизм. Задачей авторов выступает определение места, которое занимают современные шаманы в жизни бурятского общества. Шаманизм рассматривается как комплекс религиозных верований, в основе которого лежит одухотворение и обожествление объектов явлений природы, вера в возможность магического воздействия на окружающий мир и других людей с помощью духов, в которую входит шаманская практика. В работе наряду с термином «религия» в отношение к шаманизму употребляется - «религиозное верование».

Уникальность современной религиозной ситуации Республики Бурятия, которая отличает его от многих регионов мира, заключается не только в мирном сосуществовании различных конфессий, но и синкретизмом, объединяющей ролью религии среди различных народов. Сегодня, жители Бурятии, считающие себя православными или буддистами, могут обращаться за помощью к шаманам.

Исторически сложилось так, что в Бурятии сосуществуют представители различных религиозных конфессий - буддизма, православия, шаманизма, древлеправославия, иудаизма, протестантизма, католицизма, ислама. Традиционными для нашего региона являются буддизм, православие, шаманизм и древлеправославие.

До появления русских поселенцев на территории Забайкалья, коренные жители региона придерживались своих традиционных верований. В XVII-XVIII вв. протекал процесс вытеснения шаманизма буддизмом.

Русские первопроходцы, а с ними и миссионеры появились на территории Забайкалья в конце XVII столетия (в 1681 году организована первая миссия во главе с игуменом Феодосием, основаны два первых монастыря - Селенгинский и Посольский). Православная церковь занимала менее значимое положение, чем в традиционно православных областях России. В этот же период распространяются общины старообрядцев.

Ко второй половине XIX века сложились устойчивые конфессиональные объединения иудеев, католиков, мусульман, которые имели культовые постройки для отправления богослужений.

В последние годы в России, в ближнем и дальнем зарубежье растет интерес к традиционной культуре коренных народов Сибири. В России, США, Великобритании, во Франции, в Германии, Венгрии, Италии, Финляндии, Индии, Китае, Японии, Швеции и других странах созданы научные антропологические центры, кафедры в университетах, при которых обязательно есть специалисты по шаманизму. В Бурятии тема шаманизма широко разрабатывается учеными Бурятского научного центра российской академии наук (БНЦ СО РАН).

При этом интерес к шаманизму присущ не только ученым, но и людям далеких от науки. На то есть много веских причин, в первую очередь этот интерес обусловлен возрождением национального самосознания народов. В частности, можно смело говорить о возникновении нового шаманизма.

Шаманизм в Бурятии прошел длительные этапы эволюции от первобытного состояния до современности. В своей известной работе «Бурятский шаманизм: история, структура и социальные функции» Т.М. Михайлов пишет: «шаманизм в прошлом выполнял функции главного регулятора бытовых отношений, оказывал решающее влияние на становление и утверждение нравственных идеалов, моральных норм и художественных вкусов, воздействовал на мир эмоций своих адептов, держал под постоянным контролем их межличностные связи, формировал общественное мнение».[3] Своеобразная трансформация функций и названий богов происходит в советский период российской истории. Если в прошлом шаманские божества выступали просто дарователями благополучия, покровителями определенных местностей, то теперь они объявляются борцами за советскую власть. Некоторые божества, по утверждению шаманов, со дня своего появления боролись со злом, несправедливостью, с угнетателями, царскими чиновниками.
Сегодня сами шаманы говорят о процессе возрождения шаманской веры в регионе. Для современного шаманизма характерны особенности, отличающие его от прошедших эпох. Приспособление к изменяющимся современным условиям приводит к трансформации функций, поведенческих характеристик шамана.

Специфической особенностью современного бурятского шаманизма выступает появление в нем религиозных учреждений и официальных служителей культа. В настоящее время в Бурятии зарегистрировано четыре шаманских объединения - «Боо мургэл», «Лусад», «Тэнгэри», «Дархан Тэнгэри», которые проводят коллективные молебствия - тайлаганы, обоо тахилга; семейные и индивидуальные молебны - хэрэг, мургэл, хаялга, заhал; гадание и знахарство.

Возрождается культовая система шаманизма – устройство обрядов жертвоприношений (молебствия в течение нескольких дней, специальные посещения священных мест). Тайлаганы (молебствия, в которых принимают участие шаманы и верующие) обретают общественный характер. Поводом для их проведения обычно служит желание верующих, чтобы год был счастливым, урожайным, не было болезней, засух и т.д. Тайлаган может быть устроен отдельным лицом, семьей или родом, чаще всего по причине тяжелых заболеваний, отсутствия потомства, семейных проблем или обычного почитания духов предков.

Общение шамана с духами - камлание - происходит в состоянии транса. Этот французский термин трактуется как помрачение сознания, отрешенность, самогипноз. Часто для описания состояния, в котором находится шаман, используют и другой термин - экстаз - греческое слово, означающее исступление, воодушевление, особое состояние, присущее поэтам и провидцам. Те, кто наблюдал поведение шамана во время камлания, отмечают такие явления, как конвульсии, выпученные глаза, пену у рта, обмороки. На основании таких свидетельств многие стали считать шаманов психически больными людьми. Однако во время транса шаман, как правило, не теряет связь с теми, кто присутствует на сеансе. По ходу дела нередко поясняет, где в данный момент он находится и что видит. Однако не все современные шаманы могут приводить себя в экстаз, совершать какие-либо «чудеса», не пользуются, как прежде, плащом, бубном и другими шаманскими принадлежностями, не всегда знают сложный церемониал, соблюдаемый при молебствиях. Однако градация на сильных и слабых, способных и неспособных существует. Сильные шаманы лучше знают мифологию, призывания и правила совершения тех или иных обрядов. Некоторые из них не имеют «утха» - шаманского корня, но находят какое-то основание или оправдание для своей шаманской деятельности.

В современной научной литературе все чаще встречается выражение «профессиональный шаман». Свой дар шаман наследует от предков, чаще по отцовской, гораздо реже - по материнской линии, кроме того, шаман должен быть избран духами. «Избранный» отмечается духами предков в материнской утробе. Когда наступает его время, он проходит своего рода обряд инициации (испытания и посвящения). Существует специальный термин «шаманская болезнь», когда духи требуют от «избранного» ими человека согласия стать шаманом, а он сопротивляется. Внешне это проявляется в совершении непонятных поступков, которые могут расцениваться окружающими как психические расстройства. Дальнейшее сопротивление может привести человека к гибели. Однако как только он соглашается стать шаманом, болезнь проходит. Молодой шаман, руководимый духами и шаманом-учителем, постепенно начинает набираться опыта, становясь профессионалом в шаманской практике. При этом шаманы ведут светский образ жизни, работая учителями, врачами, являясь студентами, научными деятелями и т.д. Внешних маркеров способных указать на их принадлежность к шаманской религиозной практике нет. Практикующий шаман не всегда имеет культовые принадлежности, ничем не отличаясь от других людей.

Интересен тот факт, что многие современные шаманисты не задумываются о вопросах веры, об основах шаманистского учения, считают себя верующими по традиции. Их религиозность проявляется главным образом в эпизодическом соблюдении отдельных традиций, обрядов, определяемых каким-нибудь событием.

Религиозность современных верующих чаще всего связана с личными или семейными неурядицами, бедами, а более всего с болезнями. Сохранившиеся сегодня частные формы жертвоприношений в большинстве своем соблюдаются по этой причине. Здесь мы можем говорить, в какой-то степени, о потребительском характере отношений со стороны верующих. Нужно продать или купить дом, машину, человек обращается к шаману. Однако бывают случаи обращения к шаманам по причине серьезных проблем связанных со здоровьем. Так, по словам одного из практикующих шаманов, входящих в структуру религиозного объединения шаманистов «Тэнгэри» («Небеса») в их практике были случаи излечения раковых больных на ранних стадиях развития заболевания, т.е. при своевременном обращении к шаману.

Бурятский шаманизм, несомненно, имеет определенные сходные черты с шаманизмом других народов. Но при этом для него характерны национальное своеобразие и специфика, которые в настоящее время притягивает внимание религиоведов, этнографов, антропологов, социальных психологов, философов России и зарубежья. Бурятский шаманизм - один из феноменов традиционных обществ народов Востока.






[1] Банзаров Д. Черная вера, или шаманство у монголов / Д. Банзаров, С.49-55.
[2] Элиаде М. Шаманизм и архаические техники экстаза / М. Элиаде. – 1951.
[3] Михайлов Т.М. Бурятский шаманизм: история, структура и социальные функции / Т.М. Михайлов. – Новосибирск, 1987. – С.242.

Le chamanisme actuel en Bouriatie

Voici la version française d'un article qui doit être publié dans une revue universitaire polonaise, consacré au chamnisme actuel en Bouriatie. Nous avons joint l'original en russe. Bonne lecture!



LE CHAMANISME ACTUEL EN BOURIATIE

S.Z. Akhmadoulina
Université d’Etat de Bouriatie
Oulan-Oudé, Russie

A. des Grottes
Institut d’Etudes Politiques
Bordeaux, France

Cet article est consacré au chamanisme bouriate actuel. Les auteurs considèrent le chamanisme comme un ensemble de croyances religieuses. Ils tentent de déterminer la place et le rôle des chamanes dans la société bouriate contemporaine.
Mots-clés: chamanisme, chamane, religion, organisation religieuse, République de Bouriatie.



Le chamanisme est l'une des premières formes de croyances religieuses à s’être répandues parmi la population indigène de la République de Bouriatie. Il existe différentes opinions sur la nature du chamanisme : religion ou simple croyance religieuse? À titre d'exemple peuvent être convoquées les opinions de célèbres chercheurs qui ont étudié ce thème.

Dans son célèbre ouvrage La foi noire, ou du chamanisme des Mongols, Dorji Banzarov, premier des savants bouriates à avoir reçu une éducation européenne, écrit à propos du chamanisme et des chamanes: «... La naissance du chamanisme se perd dans les ténèbres de l'antiquité. Il fut un temps où le chamanisme dominait tous les peuples vivant entre la Volga et l’Océan Pacifique, à partir de la limite Nord du Tibet et des rives du Seikhun. Mais les religions qui sont apparues en Asie du Sud ont très tôt commencé à exercer leur pression. La première d'entre elles était le bouddhisme ... L’origine des chamanes, des prêtres de la foi chamanique remonte à l'antiquité la plus lointaine ... Le chamane est à la fois prêtre, médecin et mage ... L'influence des chamanes sur le peuple était extrêmement forte ; quoique dise le chamane, personne ne pouvait mettre en doute ses paroles, puisqu’il possédait le pouvoir de faire le bien et le mal aux autres par contact avec les dieux et les esprits ... Les chamanes ont le pouvoir de provoquer tempêtes, pluie, tonnerre et éclairs ... non seulement le bas peuple, mais aussi les khans et les seigneurs avaient une confiance illimitée dans les chamanes ... " [1]

Mircea Eliade, auteur classique de l’étude des religions, écrit: "... bien que le chamanisme domine la vie religieuse en Asie centrale et septentrionale, seul un malentendu, ou un raccourci intellectuel pourraient amener à appeler chamanisme la religion des peuples arctiques ou turco-tatares. "Ni l’idéologie, ni la mythologie, ni les rites des peuples arctiques, sibériens et asiatiques ne sont des créations de leurs chamanes. Tous ces éléments sont apparus antérieurement au chamanisme, ou du moins parallèlement à lui, en ce sens qu’ils sont le fruit de l'expérience religieuse générale et non seulement d’une certaine classe d’ "élus", professionnels de l’extase. Ainsi, «la première et probablement le moins risquée des définitions de ce phénomène complexe pourrait être résumée par la formule suivante: le chamanisme est une technique d'extase». [2]

Selon V.V. Hagdaev, chercheur contemporain dans le domaine du chamanisme en Bouriatie, et lui-même chamane depuis neuf générations: "le chamanisme est une religion païenne, qui était autrefois répandue sur un territoire extrêmement grand. Il s’agit de la mère des religions du monde : de son noyau sont nés le bouddhisme, le christianisme, l'islam et d'autres confessions et religions. Bien que la Russie, au niveau de l'Etat, ne reconnaisse officiellement comme religions que le christianisme orthodoxe, l’islam, le bouddhisme, le judaïsme et leurs diverses ramifications, presque tous les peuples autochtones du Nord, de la Sibérie et de l'Extrême Orient continuent en grande partie à adhérer au chamanisme, sous une forme ou une autre. Au sein même du peuple russe le chamanisme continue d'exister sous forme de diverses croyances païennes, superstitions, magie, histoires d’esprits et de lutins... ».

Malgré l’abondance des études sur la question, et peut-être précisément pour cette même raison, les débats sur le chamanisme ne se sont pas tus. Il n'ya toujours pas de consensus quant à l’ancienneté du chamanisme: la gamme d’opinions s’étend du paléolithique au Moyen Âge. Et actuellement a lieu un débat sur la zone géographique d’extension du chamanisme. Certains considèrent qu’elle ne recouvre que la Sibérie, l’Asie centrale et l’Europe du Nord. Pour d'autres, cette zone recouvre quasiment l’ensemble du globe: toute l'Asie, les Amériques, l’Afrique et le Caucase.

En Europe, les premières informations sur les chamanes sont apparues au XVIIe siècle dans les notes de voyageurs, des diplomates. Au cours des XVIIe et XIX siècles, le flux de la documentation à leur sujet a considérablement augmenté. Au XXe siècle l'intérêt porté au chamanisme, loin de disparaître, c’est au contraire encore intensifié.

Le chamanisme se présente comme un phénomène complexe, à multiples facettes. De nombreux ouvrages ont été publiés qui reflètent les différents aspects de la question. Le cadre limité de cet article ne permet pas de décrire pleinement ce que constitue le chamanisme bouriate actuel. La tâche que se proposent les auteurs est de tenter de définir la place occupée par les chamanes contemporains dans la vie de la société bouriate. Le chamanisme peut être considéré comme englobant la pratique chamanique. Il s’agit d’un système de croyances et de pratiques païennes fondées sur l’idée que les objets naturels ont une âme et peuvent être divinisés, ainsi que sur la croyance en la possibilité, avec l'aide des esprits, d’exercer une influence magique sur le monde environnant et sur d'autres personnes, Ce système inclut la pratique chamanique (transe, rituels propres aux chamanes...). Dans cet article, les termes «religion» et « croyance religieuse» seront utilisés indifféremment pour parler du chamanisme.

La singularité de la situation religieuse actuelle en Bouriatie, par laquelle cette république se distingue de nombreuses régions du monde, ne réside pas seulement dans le caractère pacifique de la coexistence de différentes confessions, mais aussi dans le syncrétisme et le rôle unificateur de la religion entre les différents peuples. A l’heure actuelle, les habitants de la Bouriatie, qu’ils se considèrent chrétiens orthodoxes ou bouddhistes, peuvent très bien avoir recours à l'aide des chamanes.

De par son histoire, la Bouriatie est une terre ou coexistent des représentants de différentes confessions religieuses : bouddhisme, christianisme orthodoxe, chamanisme, Vieux Croyants, judaïsme, protestantisme, catholicisme, islam. Sont reconnues comme traditionnels pour la région le bouddhisme, l’orthodoxie, le chamanisme et les Vieux Croyants. Les habitants autochtones ont maintenu leurs croyances traditionnelles jusqu’à l'arrivée de colons russes sur le territoire de Transbaïkalie. Au cours des XVIIe et XVIII siècles s’est formé un processus d’effacement du chamanisme par le bouddhisme. Les explorateurs russes, et avec eux, les missionnaires firent leur apparition sur le territoire de Transbaïkalie à la fin du XVIIe siècle (en 1681 furent mise sur pied la première mission, dirigée par l'abbé Théodose, et fondés les deux premiers couvents – de Selenginsk et de Posol’sk). L'Eglise orthodoxe a ici occupé une place moins importante que dans les zones traditionnellement orthodoxes de la Russie. C’est à cette même période que se sont répandues les communautés de Vieux Croyants. Dès la seconde moitié du XIXe siècle furent établies des associations religieuses juives, catholiques et musulmanes, avec des édifices de culte.

Ces dernières années, tant en Russie qu’à l’étranger, la culture traditionnelle des peuples autochtones de Sibérie rencontre un intérêt croissant. La Russie, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, France, Allemagne, Hongrie, Italie, Finlande, Inde, Chine, Japon, Suède et d'autres pays créent des centres de recherche en anthropologie et des départements dans les universités au sein desquels figurent fréquemment des spécialistes du chamanisme. En Bouriatie, les chercheurs du Centre scientifique bouriate de l’Académie des Sciences de Russie étudient ce thème de manière approfondie.

Dans le même temps, l'intérêt pour le chamanisme, perceptible parmi les scientifiques, se ressent aussi chez les profanes. Il existe de nombreuses raisons à cela. La première d’entre elles est très probablement la renaissance de la conscience nationale chez les différents peuples de la Fédération de Russie. Il est possible, dans une certaine mesure, de parler de l'émergence d'un nouveau chamanisme.

Le chamanisme en Bouriatie a connu de longues étapes d’évolution depuis son état primitif jusqu’à sa situation actuelle. Dans son célèbre ouvrage Le chamanisme bouriate: histoire, structure et fonctions sociales, T.M. Mikhailov a écrit: "Dans le passé, le chamanisme servait de principal régulateur des relations courantes, il exerçait une influence décisive sur la création et l'adoption des idéaux moraux, des normes morales et des goûts artistiques, influençait l’univers émotif de ses adeptes, maintenait sous contrôle permanent leurs communications interpersonnelles et façonnait l'opinion publique." [3] Au cours de la période soviétique de l’histoire de la Russie a lieu une transformation sans précédent des fonctions et des noms des dieux. Si auparavant les divinités chamaniques agissaient seulement comme fournisseurs de bénédictions ou comme protecteurs de certains lieux, désormais elles se déclarent combattants pour le pouvoir soviétique. Certaines divinités auraient dès leur apparition, selon des chamanes, constamment lutté contre le mal et l'injustice, contre les oppresseurs et les fonctionnaires du tsar.

Aujourd'hui, les chamanes eux-mêmes parlent d’un processus de renaissance de la croyance chamanique dans la région. Le chamanisme contemporain se distingue de celui des époques passées par certains traits caractéristiques. Son adaptation aux conditions contemporaines pour le moins fluctuantes conduit à la transformation des fonctions et des caractéristiques comportementales du chamane.

Une spécificité du chamanisme bouriate contemporain est l'apparition en son sein d'institutions religieuses ainsi que de serviteurs officiels du culte. À l'heure actuelle, sont enregistrées quatre associations de chamanes: "Boo Murgel", "Lusad", "Tengeri" et « Darkhan Tengeri », qui organisent des prières collectives ouvertes (taylagan, oboo takhilga), ainsi que familiales et individuelles - khereg, murgel, khayalga, zahal), en plus de séances de divination et de guérison.
Le système de culte du chamanisme – l’organisation de rites sacrificiels comme des prières de plusieurs jours ou des visites dans des lieux sacrés – est en pleine renaissance. Les taylagan (prières collectives impliquant chamanes et croyants) acquièrent un caractère public. La raison pour laquelle elles sont organisées est généralement la volonté des croyants que l'année soit heureuse, féconde, exempte de maladies et de sécheresses, etc. Des taylagan peuvent aussi être organisés par un individu isolé, une famille ou un clan, le plus souvent suite à une maladie grave, à des problèmes d’infertilité, à des événements familiaux ou tout simplement pour rendre un culte aux esprits des ancêtres.

La communication du chamane avec les esprits se produit en état de transe. Ce terme peut être interprété comme une sorte d’étourdissement, de détachement, d'auto-hypnose. Il est fréquent d’employer, pour décrire l'état dans lequel se trouve le chamane, un autre terme : l'extase. Il s’agit d’un mot grec renvoyant à l’idée de frénésie, d’enthousiasme, à une condition spéciale inhérente aux poètes et aux visionnaires. Qui a pu observer le comportement d’un chamane au cours d’un rituel, remarque des phénomènes tels que convulsions, yeux exorbités, écume à la bouche, évanouissements. En se fondant sur de tels témoignages, beaucoup en sont venus à croire que les chamanes étaient affectés de maladies mentales. Toutefois, au cours de la transe, le chamane ne perd généralement pas le contact avec l’assistance. Il arrive souvent qu’au cours du rituel il explique où il se trouve et ce qu'il voit. Cependant, les chamanes actuels ne peuvent pas tous atteindre l’extase et n’accomplissent pas forcément d’actions extraordinaires. Ils n’utilisent plus comme avant le manteau, le tambour ou les autres accessoires chamaniques et ne connaissent pas toujours bien le cérémonial complexe à observer pendant la prière. Cependant, la différence entre forts et faibles, capables et moins capables a encore cours. Les chamanes forts possèdent une meilleure connaissance de la mythologie, des invocations et des règles de conduite des différentes cérémonies. Certains d'entre eux sont dénués de utkha, c'est-à-dire de racines chamaniques, mais parviennent à trouver des explications ou des justifications à leurs activités chamaniques.

Dans la littérature académique contemporaine se fait de plus en plus fréquente l'expression de «chamane professionnel." Un chamane hérite son don de ses ancêtres paternels, ou – bien plus rarement – maternels. Il doit de plus être "élu" par les esprits. L’"élu" est marqué par les esprits de ses ancêtres déjà dans le ventre de sa mère. Quand l’heure est venue, il subit une sorte de rite d'initiation (épreuve et sacrement). Le terme spécifique de «maladie chamanique » s’applique lorsque les esprits exigent de l’individu qu’ils ont choisi qu'il embrasse sa vocation de chamane mais que celui-ci résiste. Extérieurement cela peut se manifester par la perpétration d'actes incompréhensibles, que d’aucuns pouraient considérer comme des troubles mentaux. L’obstination à résister peut conduire à la mort de l’individu en question. Mais sitôt accepte-t-il de devenir un chamane que la maladie disparaît. Le jeune chamane, guidé par les esprits ainsi que par un enseignant-chamane, commence à acquérir de l'expérience étape par étape, devenant peu à peu un professionnel des pratiques chamaniques. Les chamanes mènent une vie en dehors du chamanisme, travaillant comme enseignants, médecins, étudiants ou autres. Il n’y a pas réellement de marqueurs externes pouvant indiquer leur appartenance aux pratiques chamaniques religieux. Le chamane pratiquant ne possède pas forcément d’objets religieux, il arrive qu’il ne se singularise en rien des autres personnes.

Il peut être intéressant de remarquer que de nombreux adeptes du chamanisme à l’heure actuelle ne réfléchissent ni sur les questions de foi, ni sur les fondements de l’enseignement chamanique, se considérant croyants par tradition. Leur religiosité se manifeste principalement dans le respect épisodique de traditions et de rituels isolés, dictés par un événement particulier.

La religiosité des croyants contemporains est le plus souvent associée à des problèmes personnels ou familiaux, à des difficultés, et le plus souvent à des maladies. Les survivances de formes privées de sacrifice sont pour la plupart respectés pour ce type de raisons. Ici nous pouvons parler, dans une certaine mesure, du caractère consumériste, pour les fidèles, du recours aux chamanes. Est-il nécessaire de vendre ou d'acheter une maison, une voiture, que les individus se tournent vers les chamanes. Toutefois, il existe des cas de recours aux chamanes pour cause de graves problèmes de santé. Ainsi, d’après l'un des chamanes exerçant au sein de l’association religieuse chamaniste "Tengeri" ( "Le Ciel"), il y aurait eu des cas de guérison de patients atteints d’un cancer pris dans ses premiers stades de développement, c'est à dire suite à une recours aux chamanes en temps opportun.

Le chamanisme bouriate partage sans aucun doute certains traits communs avec le chamanisme d’autres peuples. Mais pour autant il se caractérise par des spécificités nationales qui attirent l'attention des chercheurs s’intéressant aux religions, ethnographes, anthropologues, psychologues sociaux, philosophes russes et étrangers. Le chamanisme bouriate compte parmi les phénomènes les plus intéressants dans les sociétés traditionnelles des peuples asiatiques.

[1] Банзаров Д. Черная вера, или шаманство у монголов / Д. Банзаров, С.49-55.
[2] Элиаде М. Шаманизм и архаические техники экстаза / М. Элиаде. – 1951.
[3] Михайлов Т.М. Бурятский шаманизм: история, структура и социальные функции / Т.М. Михайлов. – Новосибирск, 1987. – С.242.






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mercredi 23 décembre 2009

A Oulan-Oude dans une association de chamanes

A Oulan-Oude dans une association de chamanes


En Sibérie, les chamanes du XXIème siècle habitent en ville, regardent la télévision, utilisent Internet, font de la publicité et se regroupent au sein d’associations professionnelles. Oulan-Oude, capitale de la République de Bouriatie, compte quatre organisations de chamanes. Nous sommes allés à la rencontre du centre religieux de chamanes « Tengeri», le plus connu de la ville. Son nom est celui du dieu du ciel sous la protection duquel Gengis Khan, dont la mère serait originaire de la région, a conquis le plus grand empire n’ayant jamais existé.





















Dans la cour de l’association, un édifice dont on jurerait qu’il nous est venu du fond des âges


En ce début d’hiver, la neige est déjà bien présente. Après avoir traversé la voie ferrée, nous avons demandé à la seule passante que nous avons croisée de nous indiquer où se trouvait « Tengeri ». Par chance, elle aussi y allait. Elle nous ouvrit la porte en bois de la palissade qui entoure ce grand terrain vague, vide à part quelques cabanes en bois. Dans l’angle le plus éloigné, une petite maison, avec un imposant édifice dont on jurerait qu’il est venu du fond des âges : une sorte de tipi fait de troncs d’arbres, en partie drapé de morceaux d’étoffe bleue, couronné d’un trident doré, recouvert par la même neige qui blanchit les crânes, cornes et bois d’animaux qui sont accrochés à mi-hauteur. Près de l’autre entrée, bien en vue depuis la route, une immense affiche digne d’une agence de voyages présente un paysage ensoleillé et propose entre autres activités d’assister à un « tayglan » (cérémonie) estival sur l’île d’Olkhon, dans le lac Baïkal. Ce voisinage de crânes et de publicités grand format, pour le moins intriguant, donne le ton pour la suite de la visite.



















Dans le ciel gris se détache une publicité digne d’une agence de voyages

A première vue, rien de bien étrange dans cette banale maison en bois, à l’entrée de laquelle est accrochée une pancarte « Centre religieux de chamanes “Tengeri” ». La porte donne sur une grande salle moderne avec dans un coin une petite vitrine qui sert de réception. Ne seraient-ce les canapés dépliés en lit et la bouteille de vodka (vide) par terre, les visiteurs pourraient se croire dans des bureaux administratifs. Nous sommes les premiers visiteurs de la journée et le colosse au torse bardé d’amulettes qui vient de faire irruption dans la salle n’a pas encore eu le temps de ranger la pièce.

L’employée de l’accueil, qui nous demande si nous venons pour une consultation, vend aussi différents livres, talismans et herbes… ainsi que des chemises italiennes. Nous lui expliquons que nous sommes venus pour interviewer un chamane. En attendant son arrivée, nous avons le temps de regarder le très chamanique tableau des petites annonces : vente de moutons, préparation de tambours rituels et calendrier oriental….

Au bout de quelques minutes un chamane, qui préfère que nous taisions son nom, fait son entrée dans la salle. Les cheveux gris, il semble être dans la quarantaine, bien que son âge soit difficile à deviner. Habillé en pantalon classique, avec une veste noire au col de fourrure, rien dans son allure extérieure ne laisse deviner ses activités.
Il nous fait pénétrer dans son modeste « cabinet », qui pourrait aussi bien être celui d’un médecin : des chaises, un bureau et une couchette d’hôpital. Seul l’air chargé d’odeurs de plantes aromatiques orientales vient nous rappeler à qui nous avons affaire. A mesure qu’il nous parle ses yeux se font tour à tour rieurs et graves.


Clinique, école, agence de voyages et association écolo…

Le chamane explique avec fierté que son association vient de fêter son cinquième anniversaire et qu’elle ne cesse de s’agrandir. Elle réunit plus de quatre-vingt chamanes, dont une vingtaine de novices. Pendant leur période d’études, ils continuent en parallèle leurs activités habituelles : certains sont enseignants, d’autres ingénieurs, voire encore étudiants à l’université.
Les « patients » sont aussi bien commerçants et étudiants que médecins ou militaires. Ils peuvent être Bouriates, Russes ou Tatares. Ils viennent parfois de loin, et notamment de Moscou. Vous prévoyez de vendre une voiture, une maison? Vous êtes malade ? Vous voulez purifier votre appartement après une mort violente ? Les chamanes peuvent vous apporter leur aide. « Il n’existe pas de tarif fixe », nous explique le chamane. « Tout dépend des possibilités de chacun. Parfois les gens ne donnent que cinq roubles, parfois rien du tout. Les âmes de nos ancêtres nous disent qu’il ne faut pas demander de l’argent, qu’il faut aider tout le monde. Comme des médecins ». A Moscou, au contraire, il n’y a que des « commerçants », qui « demandent beaucoup d’argent mais sont totalement inutiles ».
L’association organise régulièrement de grandes cérémonies et prières collectives, notamment à Olkhon, la plus grande île du lac Baïkal et l’un des plus hauts lieux du chamanisme en Sibérie. Chaque été s’y regroupent des chamanes venus de toute la Bouriatie mais aussi des régions voisines de Khakassie, de la République de Tyva, de Mongolie, de Chine et même de Novossibirsk, Moscou et Saint-Pétersbourg. Notre hôte nous raconte non sans fierte une anecdote à ce propos. L’année dernière, des habitants de l’île, frappée par la sécheresse, sont venus les voir en leur disant que s’ils étaient véritablement des chamanes, ils pourraient les aider en faisant tomber de la pluie. Prenant un air amusé, notre interlocuteur nous précise que, suite à leurs efforts, « il a plu deux jours sans discontinuer».

Outre de tels évènements, l’organisation se charge de la formation des novices. Le directeur est en même temps le professeur le plus important. A la question de savoir quel est le niveau -il en existe neuf différents - de notre interlocuteur, celui-ci nous répond qu’il est encore « étudiant ». « J’ai déjà conduit trois cérémonies. Mais je continue à étudier. En fait, tout dépend des ancêtres: ce sont eux qui disent quand il faut se consacrer aux cérémonies et quand il faut se reposer ».
En Bouriatie, on ne choisit pas de devenir chamane. Ce sont les esprits des ancêtres qui désignent leur héritier dans le ventre de sa mère et le marquent de divers signes. Une fois adulte, il devient témoin de visions, entend des voix, à tel point qu’il a l’impression de perdre la raison. Le moment décisif est appelé « maladie chamanique » : à un moment donné, l’élu tombe gravement malade. Pour guérir, il n’a d’autre choix que d’accepter le destin que lui ont réservé ses ancêtres. Avant son initiation est organisée une cérémonie « d’information ». Un chamane confirmé entre alors en contact avec le monde des esprits pour consulter la « banque de données céleste », pour reprendre l’expression de notre interlocuteur. « Il consulte alors l’arbre généalogique du candidat et parle avec ses ancêtres pour qu’ils confirment leur choix. Comme on remonte parfois jusqu’à neuf générations, il arrive qu’on ait du mal à les comprendre, tant la langue bouriate a évolué depuis. » La cérémonie d’initiation peut alors avoir lieu, au cours de laquelle le novice doit rentrer en transe, avant de débuter sa formation. « Du temps de l’Union Soviétique, note le magicien bouriate, on tentait de soigner les futurs chamanes dans des hôpitaux psychiatriques. Mais les médecins ont commencé à demander à ces drôles de patients s’ils avaient des ancêtres aux dons reconnus. Si c’était le cas, alors eux-mêmes leurs conseillaient de s’adresser à des chamanes ».

Les chamanes de la Russie actuelle se présentent volontiers comme les défenseurs de la nature et des traditions. Notre hôte remarque avec amertume qu’à l’heure actuelle « les traditions se perdent. On ne respecte plus les aînés. C’est de là que viennent tous nos problèmes. » Pour lui, la solution est à chercher du côté du chamanisme, qui tente de « préserver les richesses de notre peuple. Il faut révérer nos ancêtres, la nature du Baïkal ». Il assure par exemple toujours nettoyer derrière lui après chaque pique-nique au bord de ce lac sacré, afin de « préserver les cadeaux de la Nature pour nos enfants et nos petits-enfants ». De même, « il ne faut pas abuser de la vodka. Dans le temps, seuls les hommes âgés de plus de 40 ans étaient autorisés à boire. Et encore, c’était du vin qui ne dépassait pas les douze degrés. Les esprits des ancêtres nous disent de ne pas perdre les traditions ». Il nous confie à ce propos que la vue de femmes en pantalon ne leur plaît pas du tout.




« Darkhan Tengeri », une cérémonie à marquer… au fer chaud


Sur l’invitation de notre hôte, je suis revenu la semaine suivante pour assister à la cérémonie dite de « Darkhan Tengeri ». Placée sous le signe des forgerons, elle est censée porter chance aux participants pour l’année à venir.


A mon arrivée à l’heure indiquée, l’entrée de la salle principale est déjà remplie par une trentaine de personnes des plus diverses : hommes, femmes de tous âges, russes, bouriates, de la campagne et certains visiblement d’une grande ville comme Moscou ou Saint-Pétersbourg. A l’autre extrémité, contre le mur, sont dressées plusieurs tables recouvertes de paquets de biscuits, de briques de lait et de bouteilles de vodka. Chacun des cinq chamanes présents s’installe face à sa propre table. Ceux qui sont encore en habits de ville se changent dans la salle : ils revêtent une longue tunique bleue traditionnelle, ainsi que des amulettes qu’ils portent autour du cou. Tous ont l’air très jeune, à l’exception du maître de cérémonie, qui n’est autre que le chamane qui nous a reçus la semaine précédente. Habillé de la sorte, il dégage une toute autre aura.


Une intense activité règne dans la salle qui ne cesse de se remplir : pendant que les chamanes discutent entre eux et continuent à se préparer, chacun s’affaire sur sa liste. Il s’agit d’écrire sur un bout de papier le nom et l’âge des personnes qui seront bénies, en y joignant plusieurs centaines de roubles. Comme à la télévision, une courte page de publicité parvient à se glisser avant le début la cérémonie : la femme de l’accueil, en pantalon et non en jupe, rappelle qu’il est encore possible de lui acheter des khadaks, ces foulards bleus traditionnels qui sont posés sur chacune des tables.

Chaque chamane s’assied dos au public, avec en main un marteau miniature de la taille d’un stylo, à l’aide duquel il va battre en rythme sur une plaque de fer tout en chantant des prières dans un dialecte difficilement identifiable. Les chamanes sont réputés utiliser leur propre langage. Lorsque le « chef d’orchestre » discute avec les autres chamanes, c’est bien en bouriate, la langue de ses ancêtres, qu’il s’exprime. Mais rapidement il passe au russe, comme lorsqu’il s’adresse à son auditoire. Sur chaque table brûlent des plantes odorantes. La fumée se fait au fur et à mesure plus épaisse autour des chamanes, et l’odeur plus entêtante.

A son appel prennent fin les martèlements. Le rituel de la purification peut enfin commencer. D’abord les hommes, puis les femmes. Les premiers sortent de la maison et doivent se tenir droits dans la neige sans poser leur regard sur les trois chamanes qui s’affairent autour d’un brasier. En attendant mon tour, les seuls propos que je discerne sont ceux de l’un des chamanes qui répète qu’il faut se dépêcher, sans quoi cela va refroidir… Mon tour venu, suivant l’exemple, je tends mon manteau à mon voisin et m’avance vers le chamane, que j’ai désormais le droit de regarder. Il retire des braises un morceau de fer. Après avoir pris une rasade de vodka au goulot, il pose le métal brûlant sur sa langue qui semble crépiter dans un nuage de fumée. Il reprend instantanément une gorgée de vodka qu’il me recrache presqu’entièrement sur le visage. Tout en marmonnant des paroles que je ne comprends pas, il répète ces gestes par deux fois, me demandant de me retourner puis de m’incliner vers lui. Avant de repartir, il m’invite fermement à enjamber un bol dans lequel se consume quelque chose qui ressemble à de l’encens.

A notre retour dans la salle peut débuter la dernière partie de la cérémonie. Le maître de cérémonie pointe du doigt une urne qui a fait son apparition au centre de la pièce et dans laquelle il nous invite à déposer des donations en vue de la construction d’un nouveau bâtiment à vocation religieuse.




L’un des participants à la cérémonie de « Darkhan Tengeri » prépare un feu à côté d’offrandes de nourriture et de boissons



Chacun des participants récupère les boissons et aliments qu’il a apportés, afin d’en jeter au vent une petite quantité, en dehors de la maison, en direction du Nord. Après cela débute la lecture chantée des noms des personnes inscrites sur les listes, afin de leur porter chance pour l’année à venir. Puis chacun se saisit de ce qu’il a amené et bouge ses mains dans les airs en répétant quelques mots en écho aux incantations des chamanes. Passées quelques minutes, tous se ruent sur le lait, la vodka, les biscuits et bonbons. Rassasiés et bénis, ils peuvent sereinement rentrer chez eux.


Une femme aux lunettes de soleil très tendance fait remarquer à haute voix que tout cela ne marche « que si l’on y croit ». Et son campagnard de voisin, l’air bourru et vêtu d’une tenue de camouflage, d’acquiescer d’un hochement de tête.





Organisation religieuse de chamanes « Tengeri »



Svetlana Akhmadoulina

Alban des Grottes